Poikilia. Pour une anthropologie de la bigarrure dans la Grèce ancienne

Résumé : Les couleurs intéressent l’historien : les travaux menés par Michel Pastoureau sur l’Occident médiéval ont montré qu’elles servent à penser, classer, hiérarchiser le monde sensible et à tisser des liens au sein des sociétés. Par leur capacité à fixer des sentiments, à agir sur l’affect, elles sont chargées de valeurs et de significations symboliques fortes, qui évoluent au cours du temps. Dès lors, étudier les dénominations et les pratiques liées à la couleur, ce que l’on pourrait nommer la « culture chromatique » d’une société, pour une période donnée, permet de reconstituer l’univers des représentations collectives qui lui donnent sa configuration particulière. C’est ce qu’a bien senti Louis Gernet, lorsqu’en 1954 il participe à une entreprise comparatiste initiée par son maître Ignace Meyerson autour des « Problèmes de la couleur », envisagés du point de vue de la psychologie historique. Mais sa réflexion fort stimulante sur le matériau grec est longtemps restée sans suite. Ainsi, les hellénistes n’ont pas pris part aux débats qui ont divisé (et continuent de diviser) les anthropologues au sujet de l’universalité ou de la relativité des phénomènes de perception et de dénomination des couleurs dans les groupes humains. Or depuis les années 1990 l’avancée des recherches sur la polychromie de l’art grec et sur les textiles nous obligent à repenser l’univers des Anciens, à y réintroduire toute la bigarrure qui le caractérisait – celle des vêtements, des édifices, des statues,… – en faisant voler en éclat la vision d’un monde classique marmoréen et épuré. Assurément, les systèmes d’appréciation liés à la couleur dans le monde grec s’accordent mal avec l’esthétique occidentale moderne, habitée par cette « peur de la couleur » (chromophobia) diagnostiquée par David Batchelor. Il reste dès lors à reprendre l’enquête initiée par Louis Gernet, afin de saisir l’expérience grecque dans toute son originalité. Et c’est de l’intérieur, à la manière des anthropologues – comme l’ont fait Victor Turner pour les Hanunoo de Nouvelle Calédonie ou Victor Turner pour les Ndembus de Zambie – qu’il faut explorer cette façon que les Grecs avaient de percevoir, de sentir et de manipuler les couleurs. Or si l’on plonge dans l’imaginaire grec du chromatisme, on s’aperçoit que la catégorie « couleur », khrôs/khrôma, n’est que l’un des pôles qui organise le système de représentations. Bien souvent, c’est l’image du poikilon, le « bigarré », « chatoyant », qui revient : elle permet de penser l’ordre du monde et la diversité du sensible. Cette notion de poikilia reste encore largement à analyser, tant ses ramifications sont complexes. Elle relève du chatoiement, du mélange des couleurs, des matières et des formes, de la variété plaisante, du versatile, de l’hybride et du métissé. Les études de Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne et Françoise Frontisi ont mis en évidence le lien qu’elle entretient avec le daidalon et la mètis, l’intelligence rusée et ondoyante qui possède mille replis, mille couleurs, et emprunte maints détours. C’est sur un autre point que s’arrête l’article : il s’agit de mettre en lumière les affinités qui rattachent la poikilia à l’univers exotique, inquiétant et fascinant des Barbares. En effet, dans certains contextes précis, quand l’identité grecque est en jeu (chez Hérodote et Eschyle, après les guerres médiques ; au moment des conquêtes d’Alexandre ; sur les vases mettant en scène une opposition entre un hoplite et un archer barbare), la poikilia fait office de topos destiné à dire, à montrer et à penser l’étrangeté des combattants non-Grecs : Perses, Troyens, Amazones. L’étranger se distingue par la bigarrure de son vêtement, voire même, degré suprême d’altérité, celle de sa peau – dans le cas des Scythes et des Thraces. La part prise par le chatoiement des couleurs dans ce processus de construction identitaire présente des analogies avec ce que l’on observe au moment de la colonisation de l’Amérique, lorsque les Européens inventent la figure du Sauvage : on représente ce dernier le corps paré de plumes, de fourrures, de parures, et la peau ornée de peintures. Dans les deux cas, l’accent mis sur la variété des couleurs de l’apparence physique (corporelle et/ou vestimentaire) contribue à mettre à distance, à rejeter l’étranger du côté de l’altérité. Pour être plus exact, l’accent est mis sur une certaine forme de variété des couleurs, à savoir celle qui tend vers la surcharge, l’excès, l’hétérogénéité ou le désordre, créant un effet de dissonance chromatique. En effet – et c’est ce que montre l’article – le « multicolore » est bien davantage que le coloré au carré. La poikilia est aussi affaire d’intervalles et de rythme, d’assemblage de couleurs. Dès lors, pour saisir le réseau de significations qui l’entoure, il faut prendre en compte la nature des motifs concernés et leur mode d’agencement. En témoigne la brève enquête menée sur l’imaginaire grec du rhombe : le losange qui, démultiplié, sert de trame au décor des pantalons bigarrés des Amazones et des Perses, semble doté d’une certaine agency, pour reprendre la terminologie d’Alfred Gell, d’une forme d’efficacité apte à capturer le regard, suscitant fascination et répulsion.
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Chapitre d'ouvrage
C. Bonnet, P. Payen et E. Scheid. Anthropologie de l'Antiquité. Anciens objets, nouvelles approches, Brepols, p. 239-262., 2013
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Adeline Grand-Clément. Poikilia. Pour une anthropologie de la bigarrure dans la Grèce ancienne. C. Bonnet, P. Payen et E. Scheid. Anthropologie de l'Antiquité. Anciens objets, nouvelles approches, Brepols, p. 239-262., 2013. 〈hal-01314872〉

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